Coexistence des deux modèles économiques

          Aujourd'hui nous sommes confrontés à une cohabitation difficile entre deux systèmes économiques. D'un coté nous trouvons une économie traditionnelle basée sur le salariat et la hiérarchie dans les entreprises ; de l'autre se trouve une économie "ubérisée" s'appuyant sur l'auto-entreprenariat et réduisant considérablement les liens de subordination au sein de l'entreprise.

I- Concurrence déloyale ou pas ?

          La coexistence d'entreprises traditionnelles et de start-ups entraine, dans certains cas, une situation de concurrence profitant au consommateur par la baisse des tarifs et la mise à disposition d'un service de meilleure qualité, cependant, cette concurrence peut parfois apparaitre comme déséquilibrée et injuste, les concurrents ne respectant pas la même législation et ne répondant pas aux mêmes contraintes. C'est notamment le cas des chauffeurs de taxis s'étant endettés pour payer leur licence qui se retrouvent concurrencés par des services comme Uber ou encore Heetch engageant des chauffeurs en quelques clics. Certains estiment donc que ces plateformes numériques volent la clientèle du secteur traditionnel et entrainent leur faillite. Cependant, si les défaillances des taxis ont augmenté de 135 % en Ile de France entre 2013 et 2015, les VTC n'en sont pas l'unique responsable. En effet, les attentats seraient la première cause de la défaillance des taxis car ils ont considérablement réduit le nombre de touristes et par conséquent de clients en France depuis 2015. De plus, cette défaillance des taxis est largement compensée par une hausse importante des emplois VTC qui ont été multipliés par 7 depuis 2013 comme le montre une étude de la Coface. Cela nous amènerait donc à croire que nous traversons une période de destruction créatrice comme pourrait l'expliquer Joseph Schumpeter. Cependant, si de nombreux emplois ont été créés ces dernières années grâce à l'économie collaborative, ils ne proposent, pour la plupart, que des conditions de travail assez précaires, n'incluant aucune protection sociale et ne respectant pas les conditions "traditionnelles" de travail notamment en ce qui concerne le temps de travail et la rémunération.


          Cependant, si certaines personnes estiment que Uber vole la clientèle des taxis et Airbnb celle des hôtels, d'autres au contraire affirment que ces start-ups ont développé leur propre marché. En effet, au cours d'un sondage que nous avons mené à Nantes auprès de 114 personnes, 49 des 72 personnes utilisant des applications telles que Uber ou Airbnb affirmaient que ces plateformes numériques leur proposaient des services nouveaux. En d'autres termes, environ 68% des personnes interrogées qui utilisent Uber n'utilisaient jamais de taxis auparavant. Cela s'explique par la mise à disposition par les start-ups d'un service plus performant, de meilleure qualité et moins cher pour le consommateur, en effet, une application apparait et se développe grâce à l'innovation, sans laquelle, son essor ne serait pas aussi fulgurant, bien qu'il se fasse parfois au dépens des conditions de travail des prestataires. Les start-ups profitent en général de la médiocrité ou de l'insuffisance d'un service comme le logement ou les transports à Paris pour apporter un service nouveau ou en compléter un déjà existant. C'est en effet à Paris, face à l'incapacité de trouver un taxi, que Travis Kalanick et Garrett Camp, les créateurs d'Uber ont eu l'idée de créer une application permettant de trouver un chauffeur rapidement permettant de faciliter la vie des consommateurs, ainsi, 97% des personnes que nous avons interrogées estiment que ces applications leur facilitent la vie et leur proposent des services performants.

          Quelles que soient les opinions divergentes sur la légitimité de la concurrence de l'économie digitale, les politiques se retrouvent aujourd'hui dans la nécessité d'établir une régulation durable de ce marché. Jusqu'à présent, ils ont réglé les problèmes de concurrence déloyale majoritairement au cas par cas en interdisant notamment le service Uberpop et en poursuivant en justice la start-up française Heetch. Bien que la loi Thévenoud entrée en vigueur en 2014, constitue une ébauche de régulation du marché, celle ci reste insuffisante et mécontente les deux parties. Elle vise en effet à protéger et moderniser les taxis en leur permettant de conserver le monopole de leurs avantages comme la maraude par exemple, tout en régulant l'essor des VTC grâce à l'instauration d'une formation pour les chauffeurs VTC qui est gérée par les taxis et dont le prix s'élève à environ 5000 €. Les sanctions contre les VTC empiétant sur l'activité des taxis se sont également développées. Cependant, l'activité des VTC reste difficile à contrôler bien que les sanctions aient récemment augmenté comme nous l'expliquait Frédéric Soulard, chauffeur Uber à Nantes.

II- Auto-entrepreneur ou salarié déguisé ?

          L'ubérisation de l'économie pose également le problème du statut des travailleurs, notamment dans le secteur des transports. Officiellement auto-entrepreneurs, les prestataires sont en réalité économiquement dépendants des plateformes de réservation qui les emploie et perçoit des commissions sur chaque course ou service. Au terme de notre travail d'enquête, nous avons constaté que la majorité de coursiers étaient satisfaits de leurs statuts d'auto-entrepreneurs, bien que certain se déclarent favorables à une reconversion en salarié leur garantissant un emploi plus sur et mieux protégé. Cependant, pour les chauffeurs Uber qui, contrairement aux coursiers, travaillent pour la plupart à plein temps, le statut d'auto-entrepreneur impose de nombreuses contraintes notamment à travers les charges sociales, la location de leur véhicule et les frais liés à l'entretien et la consommation de la voiture. De plus, avec l'augmentation de cinq points des commissions prélevées par Uber (désormais à hauteur de 25%), la rentabilité de cette activité devient critique. Ainsi, comme nous l'expliquait Frédéric Soulard, chauffeur Uber depuis un an, un chauffeur travaillant uniquement pour le géant américain se voit obligé de travailler environ 60 heures par semaine pour toucher un Smic. Afin de vivre décemment de leur activité, les chauffeurs VTC sont désormais obligés de réaliser en parallèle des courses privées ou d'autres activités. En effet, le chauffeur Uber que nous avons interrogé nous expliquait qu'il était répertorié sur plusieurs plateformes de VTC et qu'il réalisait en parallèle une activité de chauffeur privé, bien plus rentable, auprès de clients récupérés en partie grâce à Uber. 

     Le statut d'auto-entrepreneur est donc mal adapté aux prestataires économiquement-dépendants d'une plateforme. De nombreux chauffeurs et quelques coursiers se prononcent donc en faveur d'une évolution du statut d'auto-entrepreneur qui leur accorderait un accès aux allocations chômage, aux pensions de retraites et à la couverture maladie comme le propose Emmanuel Macron en fusionnant le RSI et le régime social général. La proposition de revenu universel portée par Benoit Hamon va aussi dans ce sens et permettrait ainsi aux indépendants de percevoir un revenu complémentaire et donc éventuellement d'épargner, de s'assurer un revenu minimum en cas d'accident du travail. Des pays européens, comme l'Allemagne ou l'Espagne, ont ainsi mis en place un statut intermédiaire entre le salariat traditionnel et les travailleurs indépendants, avec des socles de garanties qui permettent de lutter contre la précarisation de l'emploi. La CGT propose de son coté une généralisation des droits prévus par le salariat attachée à la personne et non plus au type d'emploi. D'autres comme Jean-Christophe Sciberras proposent la création d'un statut de travailleur économiquement dépendant, avec un seuil d'application et des droits affirmés pour le travailleur qui aurait donc accès à une protection fournie par son donneur d'ordres.

III- Le système Uber est-il donc viable et capable de coexister avec le système traditionnel ?

          Aujourd'hui en France, le modèle d'organisation d'Uber a été mis à mal par les taxis qui contrôlent désormais l'examen d'obtention des licences des conducteurs VTC. Les qualifications des chauffeurs VTC et des taxis sont donc pratiquement similaires. La seule différence entre ces deux professions étant le prix de la licence, pouvant s'élever jusqu'à plusieurs centaines de milliers d'euros pour les taxis contre une simple formation pour le VTC allant de 2500 à 5000€. Il n'est donc plus possible de s'improviser chauffeur comme le proposait le service Uberpop désormais interdit, cela entraine donc des difficultés au sein d'Uber qui est aujourd'hui déficitaire, ce qui justifie l'évolution de ses politiques tarifaires qui suscitent le mécontentement des chauffeurs et s'organisent pour contourner l'application. C'est notamment le cas de Frédéric Soulard qui, avec d'autres chauffeurs nantais prévoient de lancer une application similaire mais ne prélevant que 10% du prix de chaque course afin de permettre une rémunération décente des chauffeurs.

          Ainsi, au terme de notre travail d'information et d'enquête, nous en sommes arrivés à la conclusion que Uber propose aujourd'hui un système mis en péril par les décisions politiques visant à la coexistence de deux modèles économiques, entrainant des pertes de chaque coté. De plus, l'économie ubérisée repousse les limites juridiques du statut d'auto-entrepreneur en jouant sur le salariat déguisé qui correspond bien en général aux personnes travaillant de cette manière transitoirement ou à temps partiel comme certains coursiers. Cependant, les personnes ayant ce type d'activité professionnelle à temps plein bénéficient d'une faible rémunération et de conditions de travail difficiles bien que leurs droits aient évolués avec la loi El Khomri qui vise à définir la responsabilité sociale des plateformes afin que les travailleurs bénéficient d'une assurance, d'un droit à la formation, à la VAE, à la possibilité de constituer un syndicat et au droit de grève. En d'autres termes, cette loi cherche à leur donner accès aux mêmes droits que les salariés.

          Ainsi, les start-ups ayant totalement créé un service ne se retrouvent pas confrontées aux problèmes de la concurrence déloyale et peuvent ainsi se développer sans entraves. Uber n'est donc pas le meilleur exemple pour illustrer la réussite de l'économie digitale, la société américaine est en effet déficitaire à hauteur de quatre milliards d'euros et est impliquée dans de nombreux conflits avec les taxis mais aussi avec ses propres chauffeurs dans plusieurs pays comme la France, les Etats-Unis et le Royaume-Uni.

            La coexistence du système traditionnel et de l'économie ubérisée est donc compliquée lorsque ceux-ci réalisent les mêmes activités. L'essor des start-ups se confrontant souvent à des tentatives de régulation leur faisant perdre leur utilité et leur originalité. De plus, la création d'activité dans l'économie digitale est toujours compensée par une situation difficile s'aggravant pour les entreprises traditionnelles comme par exemple les banques qui perdent des clients, au profit de banques numériques comme Boursorama qui se développe et crée de nombreux emplois. La transition entre les banques traditionnelles et les banques numériques qui proposent des frais de gestion de compte bien plus faibles a par ailleurs été facilitée par la Loi Macron, ce qui témoigne d'un certain intérêt des politiques pour l'ubérisation qu'ils ne cherchent pas uniquement à réprimer mais aussi à aider dans son développement dans la mesure où elle est à l'origine de développement économique et de création d'emplois stables. 

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